andès, n° 13, mars 1975, p. 20-21                                                                                                                                                             Annexe 3

 

Fondements et développement de l’arnacologie

par Jean FABRE

Conseiller scientifique à la direction
des études et recherches d’Electricité de France

 

Le vol, le crime et plus généralement toute action préjudiciable aux biens ou aux personnes sont poursuivis et réprimés dans notre société. Il est pourtant un type d’escroquerie qui se développe hardiment et impunément, dont nous sommes tous plus ou moins journellement, tour à tour complices et victimes, c’est l’escroquerie du verbe ou " Arnaque ". L’essai, publié par Jean Fabre, en mars 1974, dans la revue Esprit, repris ici avec l’aimable autorisation de l’auteur, permettra aux lecteurs de s’entraîner à déjouer le pouvoir d’arnaque des autres et, aux plus doués... d’accéder eux-mêmes au pouvoir d’arnaque.

Précisons d’emblée que notre langage, malgré son ambiguïté fondamentale et son hermétisme existentiel, ne prétend pas à la captation d’un pouvoir quelconque, fut-il autocratique, et se situe délibérément hors de l’univers décisionnel.

Notre approche vise à apporter un message d’autosatisfaction purement ludique, et à favoriser un transfert lénitif à l’angoisse conflictuelle de notre temporalité, s’insérant en cela dans la longue tradition d’oblativité et de libéralité des milieux de la pensée sociologique.

Bref, la pertinence de notre propos n’a d’égale que son impertinence, et ne trouve d’excuse absolutoire, que dans la poussée saisonnière qui veut que les arbres de pertinence se couvrent de fleurs de rhétorique, plutôt que d’épines irritatives et conflictales.


• •

L’arnacologie revêt une importance grandissante sur le plan politique, économique, social et culturel.

Cette science, encore embryonnaire dans sa formation, est cependant très ancienne et trouve sans doute son origine dans l’acculturation méditerranéenne, et plus particulièrement dans la sphéromanie ludique de certaines peuplades, sphéromanie connotée d’agoraphilie et que l’on appelle vulgairement " pétanque ". L’acteur principal se plaçant au centre d’un cercle sur le plan de la temporalité terrestre, projette dans l’avenir le but — ou objectif — improprement appelé cochonnet.

Parallèlement, l’action se développe au plan des organes locuteurs de l’environnement et dans le confusionnisme général entre locuteurs et locutés, l’arnacologue averti trouve de riches moissons d’observations. En particulier, la mesure de l’écart du résultat par rapport au but relève d’une métrologie très particulière qui est un modèle d’arnacologie logistique.

Mais, depuis une décennie environ, l’arnacologue logistique s’hexagonalise par une généralisation des processus adaptatifs à la frustration, généralisation autoaccélérée par la diffusion et la privatisation des mass media. Nous assistons à l’apparition de l’arnacologie générale et approfondie, dite arnacologie hexagonale qui se subdivise en de nombreuses branches : arnacologie directoriale, syndicale, électorale, publicitaire, opérationnelle, etc.

Nous nous intéresserons à une branche notoirement inopérante, l’arnacologie logomachique ou logologique, qui constitue un rameau particulièrement verdoyant de la sémantique.

Cette science se caractérise par la substantivation du langage par suffixisation ou préfixisation cumulative.

Exemple : programme, programmer, programmation, programmationnement, programmation-nemental, etc.
De même : structuralisme, incommunicabilité, acculturation, etc.

Le concept a d’autant plus de poids que le vocable est plus lourd.

Les termes monosyllabiques rebelles à ce traitement donnent lieu à la conglommération substantive : l’en-soi, le non-dit, le sur-moi, le sous-cul, le quant-à-soi, etc.

Le verbe, expression par excellence de l’action, est très peu employé aux modes personnels, mais les modes participiaux — eux aussi substantivés — sont l’objet d’une prédilection marquée : le signifiant et le signifié, le dominant et le dominé, etc. L’analyse met alors en évidence que le dominant n’est qu’un pseudo-dominant, c’est-à-dire un dominé réel et inversement. L’université, notamment, terre bénite de l’arnacologie logomachique, donne un vivant exemple de la puissance d’action de cette analyse, créatrice de la situation actuelle où il est très délicat de distinguer entre enseignant et enseigné, pseudo-enseignant et pseudo-enseigné, etc.

Un exercice permettra aux lecteurs de mettre en œuvre, personnellement, la conceptualisation verbalisante inhérente à l’activité arnaquale, afin de leur permettre l’acquisition du pouvoir d’arnaque.

Note d'EF : N'ayant pas réussi à déchiffrer la signature de l'auteur du dessin, je lui reconnais bien évidemment, sous réserve d'éventuels droits de tiers, tous les droits de copyright d'usage qui restent attachés à son oeuvre.